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Notre futur - Dialogues Afrique-Europe

Poursuivre le dialogue et bâtir des fondations nouvelles pour les relations entre l’Afrique et l’Europe : tel est le cœur du projet Notre Futur — Dialogues Afrique-Europe. Inspiré par les propositions des jeunesses engagées qui ont participé au Nouveau Sommet Afrique-France du 8 octobre 2021, à Montpellier, mais aussi par les conclusions du rapport d’Achille Mbembe, Les nouvelles-relations Afrique-France : relever ensemble les défis de demain, ce cycle de grands rendez-vous réunit des personnalités de toute l’Afrique et de toute l’Europe pour débattre des grands enjeux de société.

C’est à Johannesburg, en Afrique du Sud, que le coup d’envoi a été donné pour Notre Futur, les 7 et 8 octobre 2022, avant un deuxième épisode, à Yaoundé, au Cameroun, du 1er au 3 décembre, et un troisième à Alger, au début du mois de février 2023. Six autres forums se dérouleront sur le continent africain en 2023 et 2024. 

Pour tous les partenaires de ces grandes manifestations, l’enjeu est de nouer un dialogue de plus en plus étroit entre les sociétés civiles d’Afrique et d’Europe, pour inventer des solutions nouvelles aux défis que les deux continents affrontent ensemble. Pour cela, les rencontres Notre Futur assurent les conditions d’échanges libres, transparents et apaisés, tournés vers des idées et des méthodes de coopération nouvelles. 

Organisé, à toutes les étapes, avec de nombreuses organisations d’Afrique et l’Institut français, chaque forum Notre Futur — Dialogues Afrique-Europe donne voix aux chapitres à des personnalités de tous les domaines, venues tant du pays d’accueil que du reste de l’Afrique et de l’Europe. La parole est notamment donnée aux jeunes des sociétés civiles des deux continents. 

Retrouvez dans ce dossier les temps forts et les personnalités marquantes de chaque forum ! 

Achille Mbembe
Partenaire du forum "Notre futur - Dialogues Afrique-Europe" en Afrique du Sud
La proximité et la profondeur historique du rapport entre l’Afrique et l’Europe justifient de relancer sur une échelle multiforme le dialogue entre les deux continents.
Notre futur - Afrique du Sud
Johannesburg - 7 et 8 octobre 2022 : Les chemins de la démocratie

Les chemins de la démocratie - c’est sous ce titre que s'est déroulé le forum Notre Futur : Afrique du Sud, du 7 au 8 octobre 2022, date anniversaire du Nouveau Sommet Afrique-France de Montpellier en octobre 2021. Il a réuni à Johannesburg des personnalités de tous les secteurs (sciences, associations et ONG, laboratoires d’idées, arts et lettres) pour débattre des grands défis de la démocratie tant en Europe qu’en Afrique. 

Le forum a ainsi permis de confronter les points de vue sur des questions telles que la démocratie participative, la justice inclusive, les opportunités et les dangers du numérique pour la démocratie ou encore les nouvelles formes d’engagement citoyen. Avec l’aide de l’Institut français d’Afrique du Sud, les débats, performances et événements ont été imaginés et produits avec les partenaires de l’événement : la Fondation Nelson Mandela, les centres d’art Windybrow et Sibikwa, l’Université du Witwatersrand, Play Africa, Poetry Africa, le Soweto Theatre, le Market Lab Theatre, Constitution Hill et Constitutional Court. 

Le Forum en chiffres

28
évènements
15 conférences, 11 projets culturels, 2 ateliers
80 intervenants et 32 artistes venus des continents africain et européen

« Democracy, Iphi inkululeko ? »

Acteur, réalisateur, ou encore écrivain, Mandisi Sindo est une personnalité engagée en Afrique du Sud. Il revient sur la séquence intitulée « Democracy, Iphi inkululeko? » (« Où est la liberté ? » en langue zouloue), du 7 octobre 2022, dont il a été le commissaire. 

Cette séquence s’est composée d’un enchaînement de moments musicaux et de courtes interventions orales d’experts en réaction à un texte, écrit par un auteur sud-africain, Lwando Scott, explorant les liens entre liberté et démocratie. Son sujet se rapportait aux militants anti-Apartheid qui se sont battus pour accéder à la liberté et qui, en retour, ont accédé à la démocratie. En réalité, la démocratie leur a-t-elle permis d’accéder à la liberté ? Cette question a été élargie au monde entier, grâce à la participation d’experts des continents africain et européen.

Huit invités, issus de différents pays, de milieux et d’âges variés, sont montés l’un après l’autre sur scène pour une intervention proche, dans son format, des « TED talks ». Chacun a abordé, de façon concise et dynamique, le concept de démocratie en adoptant un angle particulier, largement influencé par son propre contexte social et historique. Les discours des intervenants d’Afrique du Sud, du Botswana et du Zimbabwe ont souligné l’urgence dans certains pays à mettre en œuvre des principes démocratiques et la vitalité avec laquelle les militants s’en emparent. Les intervenants européens se sont concentrés sur les défis actuels, ainsi que sur les fondements historiques des sociétés démocratiques.

Trois groupes de musique ont accompagné les intervenants, entraînant et fédérant l’auditoire dans sa dynamique, non sans rappeler la place occupée, dans un mouvement démocratique, par le public, les citoyens et le bien commun. 

L’histoire de l’Afrique du Sud est très riche et la musique fait partie de cette profonde histoire. La musique nous a forgés en tant que peuple de ce pays et c’est cette même musique qui a aidé le pays à se libérer des chaînes de l’Apartheid et de l’oppression vécue par les personnes noires pendant cette période. Des gens comme Hugh Masekela, Mariam Makeba, Sipho Mchunu, Johnny Clegg et bien d’autres ont été des militants, des musiciens anti-Apartheid et, bien sûr, il y a eu des révolutionnaires qui se battaient contre le gouvernement de l’Apartheid : c’était des personnes de couleur et de genres différents, notamment Winnie Madikizela Mandela, Nelson Rholihlahla Mandela, Steve Biko, Helen Suzman et bien d’autres encore. Quand ces héros se battaient et, pour certains aussi, étaient frappés à mort par le gouvernement de l’Apartheid alors en place, ils ne cherchaient pas simplement la paix : ils voulaient être libérés des chaînes de l’esclavage. Ils voulaient la LIBERTÉ, et non ce que l’on présente au peuple comme la DÉMOCRATIE. D’où cette rencontre intitulée « LA DÉMOCRATIE, IPH INKULULEKO ? ». Ce débat, cette question a souvent été soulevée mais personne au sein du cabinet de l’ANC n’est disposé à répondre à l’interrogation suivante : où est la Liberté qui avait été promise en 1994 ? C’est ce problème qui est aussi à l’origine des mouvements Fees Must Fall et Rhodes Must Fall.

DT Notre futur - Mandisi Sindo
Mandisi Sindo (à gauche de la photo)

Quand j’ai été invité à organiser ces échanges, j’ai tout de suite pensé à des femmes et à des personnes issues de la communauté LGBTQI+ qui sont influentes, directes, actives et qui, je le savais, feraient avancer le débat et feraient entendre leur voix sur le continent africain : je les ai vues souffrir d’exclusion et être privées de l’opportunité de devenir des leaders. Je suis certain qu’elles ont le pouvoir d’indiquer le bon chemin et d’influencer le changement en Afrique. L’Afrique du Sud, le Zimbabwe et le Botswana ont – comme les autres pays africains, voire plus qu’eux encore – connu l’oppression : il était donc essentiel d’avoir des représentants issus de ces pays. Le Botswana a obtenu son indépendance en 1966, l’Afrique du Sud en 1961 et le Zimbabwe a obtenu la sienne en 1965. Malgré l’indépendance déclarée de ces pays africains, l’oppression et l’esclavage n’ont jamais cessé. L’homme noir, la femme noire ont continué à souffrir. Même depuis la fin de l’Apartheid, en Afrique du Sud, les personnes noires ne sont toujours pas libres, hommes et femmes sont toujours captifs, et tout particulièrement les femmes.

Alors que je cherchais quelqu’un qui puisse écrire un texte pour ces rencontres, j’ai d’abord pensé me tourner vers de jeunes gens qui représentent différents partis politiques du pays – non pour qu’ils puissent défendre leur programme, mais pour qu’ils mettent en valeur le changement qu’ils souhaitent en tant que futurs dirigeants du pays et pour que le public et les participants comprennent ce qu’ils entendent par Liberté, par rapport à ce que nous comprenons comme Démocratie. Malheureusement, nous avons dû changer d’option. Et c’est à ce moment-là que j’ai envisagé de faire appel, pour l’écriture du texte de cette discussion, à Lwando Scott, boursier Next Generation au Centre for Humanities Research de l’université de Western Cape et dont les recherches portent sur ce qu’il intitule librement « Queerer l’après-colonisation ».

La communication de Lwando a été essentielle : elle a examiné la liberté de soi, celle du pays et celle des autres – ceux qui ne sont pas considérés comme humains ou pas vus comme tels – tout en abordant la question du genre et du mépris des droits des femmes noires, jeunes, pauvres et marginalisées. Dans son papier, Lwando a également évoqué les effets négatifs du Covid 19 sur les personnes noires, les communautés et les établissements, notamment les hôpitaux, en illustrant son propos avec l’exemple de sa cousine accouchant dans un couloir d’hôpital – ceci a été souligné en ces temps difficiles de pandémie. En plus de ce fort engagement en faveur des laissés-pour-compte démontré par Lwando, la chanteuse et cantatrice africaine Sibongile Mngoma a longuement évoqué son enfance dans les townships et sa peur des chiens policiers à l’époque de l’Apartheid. Aujourd’hui, elle compare cette peur qu’elle avait avec celle qu’elle ressent avec des collègues artistes et des personnes noires capables de vendre votre peau comme dans l’ancien temps, à l’époque où les blancs faisaient appel à des espions pour assassiner ou faire arrêter les combattants pour la liberté. 

Lwando Scott - DT Notre futur
Lwando Scott

Ce qui a été extraordinaire dans ces échanges, c’est la multiplicité des espaces créés par des périodes, des expériences, des formations et des âges différents. La plus jeune de tous, Khululwa Mthi, panafricaniste convaincue née en 1994, a aussi soulevé des questions préoccupantes sur la façon dont le gouvernement élève la population comme des vaches qui ont le droit de vote. Les jeunes noirs vivent encore dans les camps de concentration où vivaient ses parents. Khululwa Mthi a aussi approfondi la question des traumatismes, notamment ceux des mineurs tués à MARIKANA, dont les veuves n’ont jamais eu la liberté de parler et qui n’ont jamais pu exprimer leurs émotions. Elle a aussi évoqué son implication dans le mouvement Fees Must Fall et Rhodes Must Fall qui repose sur trois piliers : la conscience noire, le panafricanisme et le féminisme noir radical : la lutte pour la décolonisation et les luttes pour l’inclusion des genres devraient aboutir à la liberté dont les personnes noires ont besoin ; et dans cette lutte, personne ne doit être oublié.

En tant que jeune, Khululwa Mthi connaît encore aujourd’hui un taux de chômage élevé. Quand la démocratie sud-africaine a été mise en place, l’éducation gratuite pour tous a été l’une des promesses faites qui n’a jamais été concrétisée : c’est pour cette raison que les étudiants ont commencé en 2015 à se battre pour obtenir la gratuité de l’éducation et qu’ils continuent encore à se battre aujourd’hui.

Voici ses idées les plus importantes :

  • Que faire dans un pays où les victimes de viols sont si nombreuses ?
  • Il faut exiger des larges efforts de compréhension et de dialogue sur les besoins de genres et les relations de genres pour donner un meilleur avenir à l’Afrique du Sud.
  • Comment s’est créé le pays dans lequel nous vivons ? Nous devons commencer par comprendre l’arrière-plan / les fondements historiques – c’est peut-être là que nous pouvons trouver des réponses.
  • Pour démanteler un système patriarcal, capitaliste et raciste, nous devons l’arracher à la racine.
  • Le système est structurel, il est institutionnalisé, ce qui rend un changement en faveur des personnes noires difficile ; d’où la nécessité de s’y attaquer sans remords.
  • La lutte pour la liberté après l’instauration de la démocratie : les jeunes continuent à se battre pour la justice.
  • La justice de genre doit être reconnue comme la liberté des jeunes et des féministes noires. 
Khululwa Mthi - DT Notre futur
Khululwa Mthi

Pour finir, le choix des trois groupes qui ont joué aujourd’hui était stratégique. Personnellement, je voulais des groupes capables d’amorcer la conversation et de faire ressortir des faits à travers la musique. Liso The Musician chante des problèmes auxquels des personnes dans les townships et les communautés marginalisées ont été confrontées, qu’elles ont vécus. Son album Zaf’ingane (« La jeunesse se meurt ») a été compilé au moment où elle participait au mouvement Fees Must Fall et Rhods Must Fall : sa contribution à la lutte a été d’écrire une musique qui témoigne de ce qui arrive aux étudiants et aux jeunes qui, en Afrique du Sud, se font tuer, arrêter et violer alors qu’ils se battent pour leurs droits à l’éducation. Sa fameuse chanson « POTA POTA » évoque le manque de services dans les townships, parle du système de seaux qui était utilisé par les communautés du temps de l’Apartheid. Iphupho L’ka Biko (le rêve de Biko) est un groupe de musique panafricaniste, inspiré par les idéologies, les influences et les échanges au sein du mouvement de conscience noire de Steve Biko. Le groupe apporte beaucoup d’espoir à la communauté noire : il porte des chants de lutte qui se font l’écho du passé du pays, des chants de liberté qui ont poussé les gens à se lever et à lutter contre un gouvernement de ségrégation qui, pendant le régime de l’Apartheid, maintenait les personnes noires dans un statut d’infériorité.

Soweto Spiritual Singers est fédérateur – un groupe de gospel a capella qui réussit à rassembler tous les participants. Le groupe a ses fans depuis sa collaboration avec le chanteur américain R-KELLY pendant la Coupe du monde 2010 : il a fédéré l’ensemble du public en ouvrant le concert sur l’hymne sud-africain – « Nkosi Sikelel’ iAfrika » – ; après cette ouverture, il a repris des chansons célèbres de la période de l’Apartheid – « Not Yet Uhuru », de la légendaire Letta Mbuli.

Cette rencontre s’est déroulée comme je l’espérais : elle a ému, inspiré les membres de l’assemblée qui ont été présentés au cours du séminaire et leur a donné des forces.

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© DR

"Voting and Citizen Engagement" au Soweto Theatre

Dimpho Lekgeu est community manager pour l’organisation sud-africaine YouthLab. Elle a animé la séquence "Voting and Citizen Engagement", du 7 octobre 2022 au Soweto Theatre, et nous livre un retour à ce sujet. 

Dans quelques mois, « les élections les plus importantes depuis 1994 », comme certains l’affirment, se tiendront en Afrique du Sud. Elles interviennent à un moment de méfiance grandissante entre le gouvernement et la population, et d’augmentation de l’abstention chez les électeurs. Selon la dernière Politique nationale de jeunesse (NYP), les personnes appartenant à la tranche des 15-34 ans représentent plus d’un tiers (34,7 %) de la population. Un jeune peut s’inscrire sur la liste électorale dès l’âge de 16 ans, puis voter à l’âge de 18 ans. Le Mail & Guardian a récemment rapporté que la participation des électeurs en Afrique du Sud avait reculé dans toutes les tranches d’âge lors de chaque élection nationale ayant eu lieu après le scrutin historique de 1994, mais particulièrement chez les plus jeunes, ce qui est plus inquiétant. Les discussions actuelles concernant la participation civique des jeunes et le nouveau positionnement de la jeunesse en tant que moteurs de la démocratie n’auraient pas pu tomber plus à pic.

Focus activité 2 DT Notre futur
  • 1. Apathie ou frustration ?

Lors des élections locales en 2021, près de 1,8 million de jeunes entre 18-19 ans bénéficiant du droit de vote avaient décidé de ne pas s’inscrire sur les listes électorales, et les taux d’inscription de la tranche des 20-29 ans ont également baissé depuis les élections locales de 2016. Ce phénomène est généralement attribué au manque d’intérêt pour la politique chez les jeunes, lesquels font souvent partie de ces citoyens qui ne s’intéressent pas assez aux questions de gouvernance. Néanmoins, il a été prouvé que cette théorie n’était pas exacte. Jamal Tsotesti, l’un des membres du panel, explique : « Les enjeux qui touchent les jeunes au sein d’une démocratie sont universels et ne se limitent pas à un pays en particulier. Un système ne peut pas être démocratique si les jeunes sont privés de leurs droits civiques et mal représentés. »

  • 2. La réforme électorale

Les discussions ont également permis d’aborder la question de la réforme électorale et de la nécessité de trouver de nouvelles solutions pour élire les responsables publics et les rendre comptables de leurs actes. Les jeunes ont choisi de ne plus participer aux processus institutionnalisés de la participation démocratique et exigent de nouvelles formes d’expression politique. La militante et commentatrice politique Tessa Dooms explique que « les jeunes militants se concentrent essentiellement sur les campagnes et mouvements visant à réformer les politiques et processus institutionnels, tels que les mouvements #fallist. » Cela signifie que nous devons trouver des solutions permettant de donner la parole aux jeunes et de comprendre leurs nouvelles formes d’expression politique.

  • 3. La digitalisation

Les membres du panel ont exprimé différents points de vue concernant l’expression numérique de la démocratie. Siyabulela Jentile a fait remarquer qu’une grande partie du débat en Afrique du Sud portait encore sur l’utilisation des réseaux sociaux et des médias numériques pour rendre l’éducation civique plus accessible, mais les membres du panel ont également exploré les opportunités et les dangers des systèmes de vote en ligne et de l’utilisation de la technologie numérique pour permettre aux gouvernements locaux de collecter des données qui leur permettraient d’améliorer les services essentiels fournis à la population. Saskia Postema, professeure à l’Institut de la sécurité et des affaires mondiales de l’université de Leiden, a donné un aperçu d’une étude de recherche portant sur la manière dont les célébrités et les influenceurs sur les réseaux sociaux peuvent influencer les jeunes quant à leur décision d’aller voter et comment, sur la base de leurs interactions en ligne.

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Le panel a conclu à l’unanimité que malgré les progrès et innovations en cours dans le monde entier pour parvenir à des processus démocratiques, il existe toujours cette nécessité d’un « retour aux grands principes » et de faire connaître à la population les moyens concrets leur permettant d’avoir de l’influence, car « l’avenir se construit maintenant et nous devons répondre présent. La solidarité intergénérationnelle doit nous permettre de faire une place à la jeunesse et à sa représentation, afin que les jeunes aient envie de s’investir et puissent le faire », conclut Saskia Postema.

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Jestina Mukoko
Personne Citée
Entretien avec Jestina Mukoko, directrice de l'ONG "Zimbabwe Peace Project"
Citation
La violence affecte la volonté des gens à aller voter. Nous souhaitons donc créer un environnement où tout le monde se sente en sécurité pour le faire.

Jestina Mukoko est une militante pour les droits humains, une ancienne journaliste et la directrice du Zimbabwe Peace Projet, une ONG qui documente les atteintes à ces droits. Elle a participé au Forum en tant que présentatrice pour la séquence "Democracy - Iphi inkululeko?", autour des questions de démocratie et de liberté. 

 

À l’origine, vous êtes formée en tant que journaliste. Qu’est-ce qui vous a inspiré à vous orienter vers les droits humains ? 

En réalité, je ne suis pas formée en journalisme, mais en sciences politiques. J’ai étudié la politique et l’administration à l’Université du Zimbabwe et, comme j’étais polyglotte, j’ai été recrutée par la télédiffusion publique. Je me suis donc formée sur le tas en tant que journaliste de télévision. Cependant, je pense que le journalisme télévisé est devenu ma seconde peau. C’était un travail que j’aimais vraiment faire. Quand j’ai quitté la télédiffusion publique pour rejoindre Radio Voice of the People, une chaîne alternative qui débutait à l’époque au Zimbabwe, je devais aller sur le terrain et recueillir des informations que nous transmettions ensuite à l’antenne. Lors de l’une de ces visites, je me suis rendu à Matebeleland, une région au sud-ouest du Zimbabwe, plongée dans la guerre civile (certains l’appellent génocide) de 1983 à 1987. On estime que 20 000 personnes y ont perdu la vie et que des milliers d’autres ont disparu. J’avais entendu dire que les hommes étaient spécialement ciblés, car ce sont eux qui étaient considérés comme des dissidents. J’ai voulu parler aux femmes pour connaître leur version de l’histoire. Pendant cet entretien, je me suis rendue compte que, en tant que journalistes, nous ne leur rendions pas justice par rapport à ce qui s’était passé à Matebeleland. Un grand nombre de ces femmes ont perdu leurs maris. Certains ont été assassinés devant leurs yeux. C’était une expérience douloureuse rien que de les écouter. J’ai pensé qu’il s’agissait d’un sujet lié aux droits humains qui devait être rendu public, alors je me suis retrouvée dans ce domaine. Au début, j’ai rejoint une organisation appelée Zimbabwe Civic Education Trust, dont le but était de favoriser la coexistence et la tolérance à l’échelle locale. Lorsque je suis partie, j’ai rejoint le ZPP.

 

Quels sont vos objectifs principaux en tant que directrice du Zimbabwe Peace Project ? 

Notre objectif est d’instaurer une paix durable. Nous ne voulons pas seulement instaurer la paix pour les générations actuelles, mais créer un environnement où même les enfants de nos enfants pourront vivre en paix. Nous sommes conscients que certaines personnes agissent d’une certaine manière parce qu’elles pensent avoir le pouvoir et que les autres n’ont pas de voix. Le ZPP a été créé pour mettre en avant certains de ces fléaux et injustices qui ont lieu dans les communautés. Nous possédons un modèle unique que nous utilisons lorsque nous avons des bénévoles engagés et dévoués à ce type de travail et qui vivent au sein même des communautés affectées. Nous mettons en avant les voix des victimes. Nous voulons également écouter les voix des malfaiteurs puisque nous sommes conscients que, souvent, ils sont manipulés. Il y a beaucoup de jeunes au chômage que les politiques manipulent avec quelques pièces en argent, un t-shirt ou même une bière opaque. À l’heure actuelle, nous nous inquiétons qu’ils aillent jusqu’à leur proposer des drogues. Et puis, ils leur demandent de faire le sale boulot. Au ZPP, nous voulons tout mettre en lumière et particulièrement les endroits où les atteintes aux droits humains ont lieu.

Par ailleurs, notre objectif est aussi de venir compléter le travail du gouvernement. C’est lui qui est en mesure et qui a la responsabilité d’assurer la capacité des citoyens à exercer leurs droits. Si ces droits sont violés, nous leur en faisons part et nous souhaitons que notre gouvernement dénonce ces situations et prenne des mesures contre ces exactions afin que cela ne se reproduise plus.  Dans les communautés ciblées où nous mettons en œuvre des projets d’instauration de la paix, comme Binga, Chiredzi, Mutoko, Matobo et Mutasa, nous avons instauré ce que nous appelons des ambassadeurs de la communauté, leur but étant de tracer les conflits dans leur région. Nous les avons également équipés pour qu’ils puissent transformer le conflit. Lorsque nous constatons une violation des droits humains, nous agissons également comme un centre de référence où nous orientons les victimes vers des avocats pour obtenir une réparation en justice, vers des médecins pour accéder à des soins médicaux et vers des thérapeutes psychosociaux pour les victimes de traumatismes nécessitant un suivi. 

 

Récemment, le ZPP a lancé sa campagne Résister, rejeter et dénoncer la violence (Resist, Reject and Report Violence, en anglais). Comment la campagne a-t-elle été reçue et quels sont, fondamentalement, les objectifs à atteindre ?

Cette campagne est encore à un stade embryonnaire, mais l’objectif principal est de faire passer l’idée que les communautés ne peuvent pas continuer à élire des individus violents. Notre message est qu’il faut leur résister, les rejeter et les dénoncer. Le ZPP nomme et dénonce les auteurs d’actes de violence. Nous avons également adopté une approche transformative grâce à laquelle nous allons « nommer et honorer » ceux qui agissent bien. Nous avons, par exemple, entendu parler d’un membre du parlement adoré par sa communauté puisque, lorsque la communauté reçoit des ressources, il les partage de façon égale, plutôt que d’en faire bénéficier ceux qui soutiennent un parti spécifique. Alors que nous nous rapprochons des élections de 2023, nous nous attendons également à ce que cette campagne facilite la dénonciation de la violence électorale et politique susceptible d’affecter le processus menant aux élections. Nous souhaitons que les communautés se montrent fermes et fassent comprendre que les dirigeants qui adhèrent à la violence n’ont pas leur place au sein du parlement. Ils doivent former et encourager les autres à vivre en paix et à tolérer les opinions de chacun pour mieux coexister. La violence affecte la volonté des gens à aller voter. Nous souhaitons donc créer un environnement où tout le monde se sente en sécurité pour le faire.

Vous avez récemment participé au forum « Notre futur : Dialogues Afrique-Europe » (Our Future: Africa – Europe Dialogues, en anglais) à Johannesburg. Lors de cet évènement, des acteurs de plusieurs domaines ont discuté des principaux défis liés à la démocratie en Europe et en Afrique.  Quels problèmes vous inquiètent le plus ?

J’ai présenté la séance sur la démocratie et la liberté. On parle tellement de démocratie, mais où est la liberté ? Le Zimbabwe est devenu un pays indépendant en 1980 et beaucoup de choses ont changé. Cependant, 42 ans après l’indépendance, les Zimbabwéens sont-ils libres ? Je dis toujours que le Zimbabwe aspire à devenir une démocratie. Nous avons une constitution qui était très progressive au moment de sa création, mais qui a changé en raison d’amendements régressifs. Nous possédons une Charte des droits humains élargie, mais ces droits sont restreints. Nous ne les exerçons pas dans leur globalité. Les gens pauvres ne peuvent pas accéder aux soins médicaux. En raison d’un taux de chômage élevé, les parents ne peuvent pas se permettre de payer les écoles et, par conséquent, les enfants sont renvoyés à la maison.

Mon pays est censé être une démocratie avec plusieurs partis, mais les réunions des partis de l’opposition sont interrompues et bannies et leurs sympathisants sont battus et arrêtés. Cela arrive même pendant les campagnes électorales. Et on se dit, « où est la liberté si les partis politiques ne peuvent pas participer aux campagnes » ?  Récemment, deux femmes appelées Tsitsi Dangarembga, une écrivaine reconnue, et Julie Barnes ont été jugées pour avoir brandi une pancarte, alors que notre constitution autorise les manifestations pacifiques. Il y a également une application sélective de la loi. Si un crime est commis par un membre de l’opposition, la police procède très rapidement à son arrestation et le maintient généralement en garde à vue pendant une longue période sans aucune forme de procès, alors que la liberté sous caution est censée être un droit constitutionnel.

J’ai aussi assisté à une autre séance organisée par Play Africa où des enfants affirmaient qu’ils n’étaient pas en mesure de jouir de la démocratie parce que leurs parents et les autres adultes ne leur permettaient pas de s’exprimer. Nous devons donner aux enfants les moyens de s’exprimer sur leur situation. Si nous ne les écoutons pas, nous risquons qu’ils se tournent vers les drogues ou la violence, ou qu’ils se suicident. Nous risquons de détruire une génération.

Les menaces aux journalistes sont une question tout aussi importante. Ce problème n’affecte pas que le Zimbabwe, mais de nombreux pays. Nous devons promouvoir un environnement où les journalistes peuvent travailler sans risquer de se faire arrêter ou violenter.

 

Quels sont vos espoirs pour le futur du Zimbabwe Peace Project ? Avez-vous observé des améliorations de la situation au Zimbabwe depuis votre entrée en fonction ?

Ma vision pour le ZPP est de voir un Zimbabwe où règne la paix, la justice, la dignité et le développement pour tous.

Il y a des améliorations, mais notre influence n’est pas reconnue. Le ZPP fait partie du réseau zimbabwéen de soutien aux élections et, après chaque élection, nous émettons des recommandations. Par le passé, nous avions des élections présidentielles et parlementaires sur différentes années. Nous étions toujours en mode électoral. Nous avons recommandé des élections harmonisées puisque c’est la meilleure option, et c’est désormais chose faite. Nous avions des urnes électorales en bois, et maintenant elles sont transparentes. Cela fait aussi partie des améliorations. La Charte des droits humains élargie est une autre amélioration. Il est également possible de demander des informations en vertu de la loi de libre accès à l’information. Concrètement, les départements du gouvernement disposent de sept jours pour fournir les informations requises.

Lors de la course aux élections de 2008, nous avons surveillé et tracé les zones actives de violence. Ces problèmes ont été soulevés dans le rapport des observateurs et, lors des élections de 2013, il y a eu un changement considérable dans la manière dont le parti au pouvoir à approcher les communautés. La violence était toujours présente, certes, mais ce n’étaient pas des cas de violence qui ont provoqué des dommages majeurs. Bien sûr, il ne devrait y avoir aucune violence, mais ça reste tout de même une amélioration. En tant que Zimbabwéens, nous sommes capables de nous respecter les uns les autres et de voter sans violence. Ainsi, les vainqueurs sauront qu’ils ont gagné de manière juste, dans un environnement propice au vote.

Revivez l'évènement en vidéos

Johannesburg - matinée du 7 octobre 2022
Forum "Notre futur - Dialogues Afrique-Europe"
Les chemins de la démocratie
Forum "Notre Futur - Dialogues Afrique-Europe" à Johannesburg / 7 octobre matin
Forum "Notre Futur - Dialogues Afrique-Europe" à Johannesburg / 7 octobre matin
Johannesburg - après-midi du 7 octobre 2022
Forum "Notre futur - Dialogues Afrique-Europe"
Les chemins de la démocratie
Forum "Notre Futur - Dialogues Afrique-Europe" à Johannesburg / 7 octobre après-midi
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Johannesburg - 8 octobre 2022
Forum "Notre futur - Dialogues Afrique-Europe"
Les chemins de la démocratie
Forum "Notre Futur - Dialogues Afrique-Europe" à Johannesburg / 8 octobre
Forum "Notre Futur - Dialogues Afrique-Europe" à Johannesburg / 8 octobre
Cover Cameroun - DT Notre futur
Yaoundé, du 1er au 3 décembre 2022 : S’engager

Le second forum Notre futur - Dialogues Afrique-Europe s'est déroulé à Yaoundé, au Cameroun, du 1er 3 décembre 2022 avec pour thème S'engager. 

Plus d'information à venir. 

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